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Edito d’Yves Delafon : Nous entrons en « terra incognita »


Denis BERGÉ - 8 avril 2020

au 15/05/2020


Nous entrons en « terra incognita »

Nous sommes entrés dans une crise sanitaire, économique, sociale et politique majeure. Nous nous posons tous des questions quant à l’état dans lequel nos familles, nos identités, nos entreprises, nos États et la communauté internationale seront en sortie de crise. Même si demain ne ressemblera pas à hier, une vie « normale » va reprendre. Car nous allons en sortir !

Il est incontestable qu’un certain nombre d’habitudes et de fonctionnements seront remis en cause dans l’organisation de nos sociétés, de l’économie, du politique, en local, au national et à l’international. Nous en serons les acteurs ! Si nous vivons et percevons déjà des conséquences directes et prévisibles de cette crise, nous sommes certainement encore loin d’en appréhender la diversité, l’étendue et les implications. Nous entrons en « terra incognita », en territoire inconnu. « Ne pas prévoir, c’est déjà gémir » écrivait Léonard de Vinci, à nous de choisir entre pouvoir et gémir !

Le choc est, et sera, sans commune mesure dans ses conséquences humaines,économiques et politiques pour l’Afrique

Nombreux sont ceux qui pensent que les réponses se trouveront dans le repli sur soi-même, l’isolationnisme et le nationalisme. Ces attitudes, enfants de la facilité et de l’inculture, qui, avec le fondamentalisme religieux, sont les racines de la guerre et des dictatures. Même s’il faudra, à l’évidence, revoir les dépendances économiques et industrielles de notre pays, de l’Europe. Le choc de la pandémie est stupéfiant et proprement sidérant sur les économies riches qui disposent pourtant de capacités financières et organisationnelles pour y répondre dans des conditions acceptables à court et moyen terme, même si le long terme reste une inconnue.

Il est, et sera, sans commune mesure dans ses conséquences humaines, économiques et politiques pour l’Afrique, où seuls une poignée de pays disposent d’un cadre institutionnel stabilisé et crédible, de moyens financiers pour soutenir l’activité économique (dont l’informel) et de compétences et structures sanitaires indispensables à une limitation réelle de la létalité.

Oublier l’Afrique n’est pas une option. Ce serait, non seulement une faute morale immédiate inacceptable, mais aussi une erreur économique et politique désastreuse à terme

Notre avenir est européen, et c’est notre premier devoir d’en poursuivre la construction en en rappelant clairement le sens et les valeurs, plutôt que les chiffres et les règlements. Mais cet avenir est intimement lié à celui du continent africain, tout autant par ses désastres possibles, que par ses réussites nécessaires. Oublier l’Afrique n’est pas une option. Ce serait, non seulement une faute morale immédiate inacceptable, mais aussi une erreur économique et politique désastreuse à terme. Pour autant, nous n’avons pas la réponse.

La communauté internationale ne peut venir qu’en soutien, en appui aux pays africains qui doivent être les premiers et véritables acteurs de leur devenir.

Cette crise est peut-être l’électrochoc indispensable au continent pour sortir d’un réflexe trop fréquent de dépendance à une « aide institutionnalisée » dont l’efficacité s’est malheureusement limitée, depuis des décennies et au mieux, à empêcher régulièrement la noyade… La solution sera endogène ! L’émergence incontestable de quelques pays (dont Rwanda, Sénégal, Botswana, Maroc, Ghana…) démontre le rôle essentiel de la volonté et du projet politique, de la gouvernance et de l’état de droit. La multiplication de ces facteurs conditionne tout autant une sortie de crise positive, que la confirmation que l’Afrique est l’un de prochains moteurs de la croissance mondiale. C’est sur le socle des volontés, des projets, des engagements structurés des gouvernants et soutenus par les populations, que pourront se définir et s’organiser les contributions, investissements et partenariats extérieurs. Bien sûr nous avons, pays riches, un devoir d’assistance, d’aide humanitaire immédiats.

Nous devons, très rapidement, comme le fait opportunément la Chine, mettre à la disposition des populations d’Afrique les plus touchées une partie de nos ressources alimentaires, de nos équipements de protection, de soin, puis, le moment venu, des traitements.

Nous ne pourrons, au Nord comme au Sud, construire demain avec les règles d’hier.

Il faudra ensuite, avec les gouvernements les plus engagés et crédibles, soutenir les programmes de financements et de garanties que ces derniers mettront en place pour soutenir leurs économies, accompagner leurs entrepreneurs, développer leurs chaînes de valeurs. Cela nécessitera de la confiance et de l’imagination dans la mise à disposition de ressources financières, et probablement une réécriture des règles et des équilibres comptables et financiers traditionnels. Nous ne pourrons, au Nord comme au Sud, construire demain avec les règles d’hier. Rien ne sera toutefois efficace sans le secteur privé, sans les entrepreneurs, sans les intellectuels du continent, sans ses artistes et ses philosophes, sans ses diasporas. Les entreprises françaises, en Europe, ont toute leur place dans ce projet. C’est à la fois leur devoir et leur intérêt.

C’est d’ailleurs dans l’ADN de la communauté Africalink, exprimé dans sa charte, que d’envisager notre relation eurafricaine dans un esprit d’association complémentaire et de réussite partagée. Bien sûr, les difficultés immédiates vont absorber l’essentiel de nos énergies et de nos capacités humaines et financières, mais c’est le propre de l’Entrepreneur que de voir le coup d’après. Cette crise se terminera et le continent sera toujours là. Avec 1,2 milliard d’habitants solidaires et résilients, des élites remarquables et des ressources naturelles gigantesques dont le monde aura un besoin pressant, nos frères africains sauront se souvenir de ceux qui auront été à leurs côtés dans les moments difficiles !